
La Lettre de Transition Plus
N°43 Automne 2019
EDITO
Qu’est-ce que l’argent pour vous ?
Il est probable que la question posée à plusieurs personnes produirait des réponses différentes.
Car si l’argent semble n’être fait que de chiffres, c’est en fait un sujet très intime. Notre rapport à l’argent révèle souvent nos manques intérieurs et dicte nombre de nos comportements, y compris dans la conduite de nos carrières. Aussi consacrons-nous notre numéro d’automne à ce thème : la relation à l’argent.
Pour l’approfondir, nous avons interrogé Christian Junod. Cet ancien banquier suisse, devenu coach, s’est spécialisé sur la question. Il se définit comme un pacificateur des relations à l’argent au service des projets de vie. Il nous explique ici ce qui peut se jouer pour chacun dans sa relation à l’argent, comment en prendre conscience pour mieux comprendre et satisfaire les besoins qui la sous-tendent ou pour se libérer de freins que nous nous sommes mis. Et au final pour prendre des décisions moins émotionnelles et redonner à l’argent sa juste place dans nos vies.
En complément, nous avons consacré un article à la place de l’argent dans les crises de carrière. Quelles questions un dirigeant qui vit une séparation doit-il se poser ? Comment éviter que l’argent ne devienne son sujet de fixation immédiat et l’empêche de réfléchir à ses véritables besoins à terme ?
Nous espérons que la lecture de cet article vous intéressera et d’une certaine façon… vous enrichira.
Cordialement plus.
Domitille Tézé

Christian Junod
Ancien conseiller financier dans une grande banque suisse, Christian Junod, spécialiste de
la relation à l’argent et auteur de plusieurs livres sur le sujet*, se définit avant tout comme un passionné de l’être humain.
Pourquoi est-il si difficile de parler d’argent ? ?
Plusieurs raisons. La peur de la jalousie en est une. Certains, qui pensent que ce qu’ils gagnent est une mesure de leur valeur, peuvent aussi avoir peur de la comparaison, le sentiment que l’autre vaut plus parce qu’il gagne plus. En France, j’entends l’expression vivons heureux, vivons caché et ne l’entends qu’en France : parler d’argent n’y est pas bien vu. C’est un reste de la Révolution où on a coupé la tête aux riches : le sentiment qu’avoir de l’argent est dangereux. Une particularité, en France, est que si vous gagnez beaucoup d’argent en étant artiste, ça passe, mais si c’est parce que vous faites du business, c’est forcément au détriment des autres. Coluche résumait bien cela quand il disait : en France, les pauvres sont les gentils, les riches sont les méchants, et tout le monde veut devenir méchant, expression de ce malaise intérieur très français : ce n’est pas bien d’avoir de l’argent mais on en a tous envie.
Que permet de mieux comprendre sa relation à l’argent ? Qu’apprend-on sur soi ?
Ça permet d’être plus serein dans sa vie car les questions d’argent créent beaucoup de stress. Le stress le plus fort est la peur de manquer, une peur qui n’a rien de rationnel, j’ai vu régulièrement des multimillionnaires l’avoir. Mieux comprendre sa relation à l’argent permet de prendre de meilleures décisions, moins émotionnelles. D’avoir des relations, professionnelles ou familiales, plus sereines sur les questions d’héritage, de partage, de revenus, d’arrangements financiers. Ça permet enfin de mieux valoriser ce qu’on apporte, de mieux définir ses prix, si on vend des produits ou des services, ou de mieux se valoriser si on demande un salaire.
Chaque être humain a tendance à associer l’argent à une notion. Pour certains cette notion est positive : l’argent c’est la sécurité, ou bien la liberté, l’autonomie, le confort de vie, le pouvoir… Pendant des dizaines d’années, j’ai associé l’argent et la sécurité. Si j’ai projeté ça, c’est pour une seule et unique raison : c’est parce que j’étais insécure intérieurement. On a tendance à vouloir compenser ses manques à travers l’argent. Certains qui n’arrivent pas à se donner de la valeur, essayent de se la donner à travers le fait d’avoir ou de dépenser beaucoup d’argent. D’autres au contraire vont projeter des choses négatives sur l’argent : l’argent c’est sale, ou l’argent c’est l’injustice, ou c’est une source de conflits… Quand on projette ça sur l’argent, c’est qu’on a horreur d’être soi-même à la source d’un conflit. On fait alors tout pour ne pas en générer, quitte à créer un conflit intérieur. D’autres qui ont horreur de passer pour injustes aux yeux d’autrui, sont du coup profondément injustes avec eux-mêmes. L’argent peut parler des peurs de ce type. Dans tous les cas, on ne voit plus l’argent pour ce qu’il est, pour ce à quoi il sert, mais pour autre chose, positif ou négatif.
Quelle devrait être la place de l’argent dans les décisions de carrière ?
Une place parmi d’autres et pas la première. A la nuance près que plus son salaire
est bas, plus l’argent prend d’importance sur le sentiment de confort de vie. Mais je n’ai jamais vu un cadre heureux uniquement parce qu’il a un bon revenu.
Ça n’existe pas. Moins les gens se plaisent dans leur travail, plus ils veulent d’argent en compensation de leur souffrance ou de leur malaise. Plus leur cadre de travail est agréable, plus les possibilités d’évoluer sont stimulantes, moins l’argent prend d’importance. Quand les entreprises font des efforts pour que les gens se sentent bien, ceux-ci partent moins parce qu’ils savent qu’ils auront du mal à trouver ailleurs des conditions aussi favorables. L’argent n’est qu’un aspect parmi d’autres.
Quand on s’engage dans une entreprise, on doit avoir l’impression d’un équilibre entre ce qu’on donne (temps, énergie, compétences…) et ce qu’on reçoit. Si on ne reçoit
que de l’argent, on sera beaucoup plus intransigeant sur l’argent. Alors que si on reçoit d’autres choses (gratitude, épanouissement…), l’argent perd de son importance.
Réfléchir à sa relation à l’argent permet à un chef d’entreprise ou à un indépendant de prendre de meilleures décisions. S’il a peur de manquer, il va sans cesse penser à l’argent et ne prendra pas forcément les bonnes décisions parce que l’émotionnel prendra le dessus. Or il faut qu’il mette l’argent à sa juste place : être la conséquence, pas le but en soi. Ça lui permet aussi de mieux valoriser ses prestations. Une des difficultés de ceux qui ne s’en sortent pas
est de ne pas proposer leurs prestations au bon prix. Ou de faire un très bon job, mais de ne pas le facturer, de ne jamais regarder les comptes parce que, inconsciemment, ils n’aiment pas l’argent. Ça peut avoir des conséquences dramatiques, jusqu’à la faillite, parce qu’ils repoussent toujours les décisions
à prendre sur l’argent, n’envoient pas de rappels à leurs clients, etc.
Vous travaillez aussi sur les constellations familiales : quel rapport avec l’argent ?
Un rapport plus important qu’on n’imagine parce que nous venons au monde avec un historique familial dont nous sommes conscients, ou pas, et qui nous fait reproduire certaines choses : par exemple, si dans la lignée de hommes, ceux-ci se sont toujours sacrifiés pour rapporter de l’argent au ménage, ça devient un système institutionnalisé dans la famille. C’est pour ça que je fais un travail de “déloyauté” : pour se libérer de ces schémas et faire autrement. Je viens d’une famille où il n’y a eu que des faillites du côté paternel. Je suis le premier à ne pas avoir fait faillite. Si je ne l’avais pas vu, j’aurais fait faillite comme les autres, par fidélité d’appartenance. De nombreuses croyances peuvent jouer : quelqu’un issu d’une famille modeste ne s’autorise pas à gagner beaucoup plus et va jusqu’à saboter les occasions de gagner bien davantage, parce qu’il reste comme tiré en arrière par ce lien. On ne veut pas dépasser ce que la famille s’autorisait à gagner ou ce qu’elle se donnait comme valeurs. Dans mes ateliers, je fais beaucoup travailler ce que j’appelle mon histoire avec l’argent : l’histoire de la famille, comme des fils invisibles qui me tirent en arrière.
Ça a vraiment de la valeur de mettre de la conscience dans notre relation à l’argent. L’argent mène plus nos vies que nous ne le pensons, il est le moteur de plus de décisions que nous n’imaginons. Nous avons tous des talents ou une couleur singulière à apporter à la société et l’argent n’a pas été créé pour nous empêcher de les déployer. ■
*Citons : Ce que l’argent dit de vous. Ed. Eyrolles – Nov.2015 – 176 P
QUELLE PLACE POUR L’ARGENT DANS UNE CRISE DE CARRIÈRE ?
Lors d’une séparation avec son employeur (particulièrement dans le cas d’un licenciement) l’argent est vite un sujet pour un dirigeant. Même s’il n’est pas la cause de la crise, il devient souvent un point central de sa pensée. Et de son discours. Expression d’une angoisse : celle du déclassement matériel et de la privation. Celle aussi d’une volonté d’être reconnu, de quitter l’entreprise avec un chèque, et le plus gros possible. Parmi les dirigeants que nous rencontrons, ce montant s’exprime moins en une somme qu’en une durée : 6 mois, un an, deux ans… de salaire.
Qu’il soit motivé par la peur de manquer ou par l’envie de faire payer, le sujet de l’argent est le plus souvent passionnel, irréfléchi et masque d’autres enjeux peut-être plus primordiaux. Pour lui donner sa juste place, nous amenons nos clients à se poser trois questions simples :
1 – Pendant combien de temps avez-vous besoin de maintenir votre niveau de vie actuel ?
Autrement dit : d’ici combien de temps pensez-vous réalistement retrouver une activité ? De combien de temps estimez-vous avoir besoin ? Des simulations financières (prenant en compte les particularités des situations personnelles, les optimisations sociales et fiscales et les systèmes d’indemnités de Pôle Emploi) permettent à nos clients de considérer plus factuellement leur avenir matériel.
2 – Avec quoi vous sentiriez-vous respecté par votre employeur ?
L’argent peut être une dimension de la réponse, mais ce n’est pas la seule. Obtenir de bonnes références de son employeur, le fait de pouvoir se serrer la main, de se retourner sur sa carrière, se dire que les années passées dans l’entreprise ont été de belles années, est souvent le plus important. Faire son deuil, accepter, se réconcilier avec soi-même et avec l’organisation, ne sont pas des besoins auxquels l’argent répond forcément le mieux. Même si l’aspect financier reste fondamental dans une réparation, notre spécificité est de faire prendre conscience au dirigeant qu’il ne doit pas se focaliser dessus.
3 – De quoi avez-vous besoin pour l’avenir ?
Ces besoins ne sont pas que matériels : la négociation financière ne saurait être l’objectif
ultime d’une bonne sortie de crise. La sortie doit être aussi la meilleure sur un plan
professionnel (soigner son réseau, sa communication, sa réputation et son employabilité… car le monde professionnel est petit) et personnel (soin de soi, conscience de ses émotions, confiance, relation avec son entourage… car une crise de carrière impacte profondément celui qui la traverse).
Même s’ils viennent au départ avec des attentes d’ordre matériel, les cadres qui répondent à ces trois questions réfléchissent de manière plus large à leurs besoins et repartent avec des réponses plus enrichissantes pour leur avenir.

La lettre de Transition Plus est éditée par Transition Plus
1, rue de la Banque 75002 Paris – Tél 09 67 82 14 55
Directrice de la publication : Domitille Tézé
Comité éditorial : Nicolas Bontron, Valérie Féret-Willaert, Thierry Guinard, Emmanuel Pérard, Marc Joly, Jean de Mesmay, Alix Gautier.
Directeur de la rédaction : Michel Clavel – Conception & réalisation : Mathilde Guillemot. Crédit photos : Milena Perdriel
Dépôt légal : octobre 2019.